Ayant lu dans le Routard (ah, ce bon vieux Routard !)
que la Toussaint était une fête très importante en Amérique du Sud et surtout
dans les communautés indigènes, nous avons décidé de retourner à Salasaka pour célébrer
el Dia de los Difuntos avec nos
petits potes. Et c’est ainsi que j’ai passé le samedi le plus bizarre de ma
vie. Grâce à Virginia, la cuisinière de l’école avec qui on a bien sympathisé,
on a pu vivre cette fête avec les autochtones, au cœur de la culture kishua. La
Toussaint est pour eux la réunion de famille la plus importante de l’année. C’est
l’unique moment où toute la famille se retrouve au village, même ceux qui
habitent à l’étranger font le déplacement pour le week-end. Tout commence par
la préparation de centaines de petits pains cuits dans le four commun à tous
les habitants de Salasaka. Nous sommes arrivées en plein coup de bourre jeudi
soir, et nos trois petites paires de mains n’ont pas été de trop pour aider à
pétrir toute cette pâte ! Tout le monde met ses ingrédients en commun, les
femmes faisant la pâte tandis que les hommes cuisent les petits pains ronds
dans le four. Un autre type de pain est fabriqué par les enfants : les
wawas. Ce sont des figurines en forme de petits bonhommes, de bébés ou d’animaux
qui seront décorés avec de nombreuses couleurs après cuisson. Ces jolies
douceurs ne seront pas dévorées, contrairement aux petits pains ronds, mais
posées sur la tombe familiale en offrande aux défunts. C’est vers minuit, les
mains engourdies et les stocks de farine écoulés, que nous regagnons la
Pachamama. Le vendredi est réservé au massacre des cuys (cochons d’inde) et
lapins qui seront ensuite grrrrrillés au barbecue. Je n’ai pas franchement
insisté pour témoigner de cette étape de la fiesta, si vous voyez ce que je
veux dire !
La fête à proprement parler a eu lieu le samedi. Nous avions
rendez-vous à 10h du matin devant le cimetière de Salasaka, vêtus de nos plus
beaux atours. Bon, ça va être compliqué de sortir la tenue Sessun de mon sac de
baroud’, mais une paire de boucles d’oreille a su ennoblir ma polaire Decathlon !
Nous avons trouvé un cimetière en pleine effervescence, bordé de vendeurs hélant
les passants pour leur refourguer nombres de fleurs à mettre sur les tombes,
entres autres glaces, bonbons et boissons traditionnelles. La communauté était
sur son 31, portant de nouveaux vêtements traditionnels tissés pour l’occasion.
Nous prenons place au milieu de ce carnaval de couleurs autour de la tombe fleurie
de la famille de Virginia, qui nous accueille à bras ouverts.
Et c’est alors que commencent les festivités. Chacun défait
son baluchon rempli de denrées et le verse sur la tombe de sa famille. Maïs en
tout genre, bananes, pains, avocats, viande grillée, pommes de terre font chacun
leur tour leur apparition dans des proportions gargantuesques. Mais attention,
on ne se goinfre pas dans son coin, la célébration est avant tout un moment de
partage ! Et la règle d’or est la suivante : « non merci »
n’est pas une option ! Chaque famille partage ce qu’elle a apporté avec ses
voisins de tombe. Tout le monde aura de quoi s’en envoyer derrière la cravate !
Sans oublier les défunts (bah oui, quand même) : la famille dispose au
centre de la tombe les wawas et verse régulièrement du vin blanc, dans des
petites urnes au pied de la croix ou bien directement sur la terre, en
dessinant une croix dans la poussière. Assez ouf ce syncrétisme, non ?
(Titi, c’est toi la tête d’ampoule, t’as qu’à aller chercher la définition de
ce mot dans le dictionnaire !). Ce grand festin dure environ deux heures,
durant lesquelles nos mains ne se sont vidées de tous les mets qu’on nous
offrait !
Quand l’estomac est bien rempli, c’est le moment d’ouvrir
les bouteilles. Et là, c’est le drame. C’est alors que commence la beuverie
générale. La règle du premier round étant toujours d’actualité, vous pouvez
imaginer qu’en point de temps, tout ce joli petit monde est dans un bel état! Tout
le monde est content de se retrouver et d’honorer les défunts de la sorte. L’ambiance
est joyeuse et décontractée… por ahora. Nous avons décidé de nous éclipser une
petite heure histoire de se dégourdir les pattes. A notre retour, l’ambiance
avait… changée, c’est le moins que l’on puisse dire. Chaos total. Alors qu’une
bonne partie des convives titubaient à droite à gauche, les autres membres de
la famille (hommes et femmes confondues) s’occupaient à se hurler dessus, à pleurer
et à se tabouler. La mère frappant le fils, qui s’en prend à la grand-mère,
pendant que l’oncle imbibé roupille adossé à la croix de la tombe familiale.
Oufissime. J’hallucinais « en colores » comme on dit ici ! J’ai
cherché quelqu’un à peu près sobre pour lui demander ce qui était en train de
se passer. Il m’a répondu tranquillement « Oh mais il ne faut pas t’inquiéter,
petite ! C’est comme cela que l’on règle nos problèmes familiaux ici :
on attend que tous les membres de la famille soient réunis, on boit jusqu’à ce
que les problèmes fassent surface, et on les règle. Demain tout le monde aura
quelques bleus et un joli mal de tête, et on n’en parle plus ! ». Trop
ouf quoi, j’en étais toute ébaloubée ! Choc culturel en puissance ! Mais
je dois dire que l’idée m’a séduite : le rendez-vous est pris pour l’année
prochaine, alors attention Dame Pulpipi si tu ne viens pas me voir, j’vais te
casser les dents !
Un week-end haut en couleurs donc, qui conclut bien mon
séjour en Equateur. Et maintenant, plein Sud direction Pérou!
Confection des petits pains
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| Au cimetière |
La tombe de Virginia et les bénévoles
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| Virginia installant les wawas et versant le vin en forme de croix sur la tombe familiale |
« - Adèle, tu veux servir les gens ? - Bien sûr ! - Ah au fait, celui qui sert boit toujours le premier verre. A chaque nouvelle personne qu’il sert ! » Ils m’ont eu, et ça les fait bien marrer ! |
| La fête est finie pour lui! |
C'est drôle quand même cette diversité terrienne! Grand ménage de novembre donc pour toutes ces famille équatoriennes...qu'est ce qu'ils picolent sinon? On dirait un vague rosé pamplemousse :)
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RépondreSupprimerPire, c'est une espèce de vodka à la pastèque! Sinon côté soft ils font une espèce de bière de maïs à base de jus fermenté. La légende dit que les grains de maïs sont mâchés puis crachés avant de laisser le tout mariner quelques jours. Après avoir bu (et apprécié) le café au caca de fouine en Asie, je ne me suis pas offusquée de la recette.
RépondreSupprimerEt les petits pains étaient bons?
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